samedi 1 mai 2010

Le livre du week-end


Pierre-Jean JOUVE : Paulina 1880

Pierre-Jean JOUVE

ierre Jean Jouve est né à Arras le 11 Octobre 1887, dans une famille bourgeoise. Jouve n’a pas aimé son enfance, ni sa ville. Il n’en reconnaît que deux aspects positifs : d’avoir été la ville de Robespierre ­ (Jouve admire les révolutionnaires) et d’avoir été une "vieille ville espagnole". Ses origines de plusieurs régions françaises avec une parcelle d'influence étrangère (espagnole) expliquerait son besoin d'ailleurs.

Pierre Jean Jouve passe ses premières années à Arras ( René Micha, p 13) , il va au collège et l'exècre. De ses années d'enfance il écrit: "Si la poésie prend racine dans l'enfance , la mienne a pour ainsi dire perdu ses racines . Là-bas tout est embrouillé et confus, en partie oublié " (René Micha op cit p 13) "Tout cela est comme enseveli et ne m'appartient plus particulièrement. Je ne sens pas ma poésie dépendre de mon enfance. Mais cela ne signifie pas que tous les mouvements de l'inspiration aient échappé à sa ténébreuse influence. Je ne puis me penser moi-même que comme adulte, ce qui présente des difficultés bien suffisantes." ( op cit p 14).
De santé fragile, Jouve subira à 16 ans une grave opération et connaîtra ensuite plusieurs années de crise dépressive qui l'empêcheront de poursuivre des études universitaires. Il passe alors des années entre la musique et la méditation douloureuse.



Solitude dans l'enfance et dans l'adolescence par rapport à une famille figée dans ses rôles, un monde bourgeois sévère et une société contraignante: "je revois une enfance généralement triste, selon les coutumes de la bourgeoisie probe et sévère" (EM II 1061). Cela entraîne, de la part de Jouve, un phénomène de repli, associé à une sorte de révolte passive.

La solitude le traquera toute sa vie, il n'appartient à aucune école, le monde littéraire et les prix le boudent : "Quant au mouvement contemporain , je m'en sentais séparé par une glace des plus épaisses (EM II 1070)...On voit assez ce qui (...) m'opposait aux productions surréalistes." (EM II 1078).

Adolescent, Jouve découvre le désir pour une femme mariée, la « capitaine Suzanne H. ». À 20 ans il connaît ses premières expériences sentimentales,:"Je m'attachais fugitivement à toutes sortes de jeunes filles. Cependant j'avais déjà connu un amour véritable pour la belle Capitaine H..." ( op cit p 15). En 1906 un ami qu'il nomme "le personnage exerçant l'ascendant", Pierre Castiau ( op cit p 15) lui découvre Rimbaud, Baudelaire et Mallarmé. Il fonde à Lille avec Paul Castiaux et Théo Varlet une petite revue symboliste : Les Bandeaux d'or. On y reconnaît l'influence symboliste: Verhaeren, Maeterlinck, Jammes... En 1909 il rencontre une très jolie jeune fille blonde, Lisbé, qu'il retrouvera en 1933 et qui marquera son œuvre, ce sera l’une des source du personnage d'Hélène. Il a sa première liaison avec une femme plus âgée. Il épouse en 1910 Andrée Charpentier qui est agrégée d'histoire. Le couple s'installe à Poitiers jusqu'en 1915.

Durant ces années, Jouve subit l'influence unanimiste (Jules Romains) et des amis de « L’Abbaye de Créteil » (les écrivains René Arcos, Georges Duhamel, Charles Vildrac ; le peintre cubiste Albert Gleizes), il fait une oeuvre humanitaire et raisonnable teintée de tolstoïsme le plus souvent inauthentique.

Pendant la guerre, Jouve entre comme infirmier volontaire à l'hôpital militaire des contagieux de Poitiers mais, menacé de tuberculose, il est envoyé en Suisse. C'est la période de son amitié pour Romain Rolland (Prix Nobel en 1915), avec l’écrivain Stefan Zweig et le graveur Frans Masereel avec qui il publie des livres illustrés. Il écrit des oeuvres généreuses et pacifistes mais elles l'éloignent de plus en plus cruellement de "son domaine".

En 1921 le poète rencontre la psychanalyste Blanche Reverchon: "celle qui l'appelle et le nomme". Elle lui découvre les abîmes de l'inconscient humain. Son oeuvre en sera définitivement marquée. À cet ébranlement intellectuel s'ajoutent des déchirements sentimentaux puisque Jouve divorce pour épouser Blanche.

De 1922 à 1925 il traverse une profonde crise intellectuelle qui l'amène à renier, à quarante ans, la totalité de son oeuvre. Cette rupture est d'abord d'origine mystique, Jouve ayant la révélation que la grande poésie est d'essence spirituelle et chrétienne : " trouver dans l'acte poétique une perspective religieuse-seule réponse au néant du temps". (En Miroir, Mercure de France 1954 p 29). Ces années sont consacrées à la lecture de textes sacrés: saint-François d'Assise, Thérèse d'Avila, Catherine de Sienne.

C’est aussi la période où il fait la connaissance de Rainer maria Rilke et de sa compagne, Baladine Klossowska, et des deux fils de celle-ci : Pierre Klossowski avec qui il traduit Hölderlin en 1930, et le jeune Balthus sur qui il écrira beaucoup. Il rencontre aussi le peintre tchèque Joseph Sima qui illustre plusieurs de ses livres (Paradis Perdu, 2ème édition de 1938). Blanche Reverchon devient membre de la société psychanalytique de Paris (SPP) en 1928 et elle sera une proche de Jacques Lacan.

En 1928 Jouve rejette en bloc toute l’œuvre publiée avant 1925, dans une postface à une première édition du recueil Noces :

"La conversion porte pour moi la date de 1924. Si, comme je le crois, la plus grande poésie et la véritable est celle que le rayon de la Révélation est venu toucher, on me laissera le droit , au moment où je livre au public le poème de
Noces, de dire que l'esprit comme la source des livres que j'avais écrits antérieurement me paraissent à présent « manqués »." (EM II 1072).

Jouve cultive la solitude parce qu'il pratique l'art de rompre ("De L'Exil" EM II 1163) :"L'exil dont je veux parler maintenant est l'état d'exil intérieur et de proscription pour cause de nature, de tempérament, forme de pensée ou manière de vivre (E M II 1163). Ma nature est sauvage et presque toujours insatisfaite. Mieux valait l'exil (...) que la compromission.(...) mon père rompit avec son père de façon retentissante (... . J'ai moi-même rompu ,à demi avec mon père. Mon fils a rompu avec moi. Cette suite de ruptures (...) marque tragiquement une lignée" (EM II 1164). Pierre Jean Jouve a rompu également avec sa première femme, avec ses amis Arcos, Duhamel et Vildrac (au moment même où ceux-ci participent à la création de la revue Europe), avec Romain Rolland: "La tendance de rupture n'est pas la haine (...) il s'agissait finalement de mon propre développement et de ma liberté" (EM II 1165).

Cette rupture existe dans l’œuvre également, puisqu'en 1924 Jouve rejette son oeuvre antérieure:" la crise de1922-1925 devait m'amener à faire cet acte de volonté que peu de personnes voulurent comprendre: rejeter, en bloc, tout ce que j'avais écrit et publié jusqu'alors." (EM II 1072).L'artiste qui a fait son oeuvre a, d'après lui, le droit de la retirer du domaine intellectuel par acte de volonté. La conversion date de 1924.

De plus, on peut encore voir une rupture dans le fait qu'après 1935 il n'écrira plus jamais de romans, ce qui confère une grande cohérence à l'ensemble de son oeuvre romanesque: "Je n'ai plus écrit de roman après La Scène Capitale .Toute recherche de sujet s'est terminée par un refus intérieur (EM II 1102). Il est probable que l'explication vraie est à rechercher dans la substance même de la dernière oeuvre, par la culpabilité qui l'avait engendrée ,dont elle s'est nourrie, et qu'elle a laissée derrière elle." (EM II 1103)

De 1925 à 1935 Jouve écrit toute son oeuvre romanesque : Paulina 1880 (1925), Le Monde désert (1926), Aventures de Catherine Crachat (Hécate, 1928 et Vagadu, 1931), Histoires sanglantes (1932), La scène Capitale (Dans les années profondes et La Victime, 1935). Après 1935, il n'écrira plus de romans.

Pendant la même période il atteint des sommets avec ses recueils poétiques : Noces (1925-1931), Sueur de Sang (1933-1935) et Matière céleste (1936-1937).

La solitude est le monde de l'absence, le désir est un monde d'absence-présence. Le désir est marqué par un sentiment de manque, d'incomplétude mais aussi par une force d'écriture. Plus importante encore que l'objet du désir, la phrase du désir prend ici toute sa valeur créative. Dans l’œuvre de Jouve le désir s'appelle Éros, mélange des forces de l'érotique et de l'interdiction judéo-chrétienne. Jouve utilise l'Éros comme matière d’œuvre d'art.

Dès avant-guerre Jouve a senti la montée du nazisme, la « catastrophe » : il publie des poèmes où se mêleront résistance à l’occupation allemande et expérience spirituelle : Kyrie (1938), La Vierge de Paris (1942-1946). Il passe la guerre en exil en Suisse où il publie aussi des essais sur l’art et la littérature (Le Tombeau de Baudelaire, 1941 ; Défense et Illustration, 1942) et sur la musique (Le Don Juan de Mozart, 1942).

Revenu à Paris, Jouve poursuit son approfondissement spirituel et poétique avec Diadème (1949), Ode (1950), Mélodrame (1957), Proses (1960), Moires (1962). Il publie aussi un important essai sur le Wozzeck d’Alban Berg (avec Michel Fano, 1953). Avec En miroir - Journal sans date (1954) Jouve écrit une sorte d'autobiographie spirituelle et intellectuelle où Jouve ne nous présente qu’une part de sa vie et de son œuvre, laissant beaucoup dans l’ombre.

A partir de 1958, Jouve réédite ses œuvres, souvent en les retouchant. En 1958 : son essai Le Tombeau de Baudelaire. De 1959 à 1962, il réédite ses romans. De 1964 à 1967, ses poèmes. Blanche Reverchon meurt en 1974, et Jouve en 1976, deux ans après, jour pour jour.


Paulina 1880

-Aux sources du romanpoème Le Moi et l’Autre, le Monde, Dieu. Depuis que le philosophe, avatar sapientissime de l’homo sapiens sapiens, a dénombré ces épiphanies - ou épiphénomènes ?- de l’Etre, il n’en finit pas de les ausculter, de les remmailler - quitte, de guerre lasse, à dresser çà et là un acte de décès. Traduisons - pour sourire un peu de ces morts annoncées - : le moi ? un borborygme ; le monde ? un jeu de construction sans mode d’emploi ; Dieu ? une overdose de calcium pour ossatures friables... Mais il y a toujours quelque oenologue pieux pour baratter le vin nouveau qui ranimera le cadavre, exquis ou non. Et tout recommence. La métaphysique, c’est la tapisserie de Pénélope...
Le mythe, lui, n’a que faire du concept anémique, voire mortifère dans sa hâte d’aller à l’intelligible ; et parce qu’il se nourrit d’images prises à la source, il est changeant tout autant qu’immortel. Subtil montreur de marionnettes, il grappille à loisir, parmi les ombres de la Caverne, celles qu’il suffira de vêtir et de tendre dans le clair-obscur du verbe pour leur donner chair et esprit - à elles et à la multitude des autres. Et bientôt, pour le meilleur et pour le pire, tout entrera en littérature, tout, c’est-à-dire le Moi et l’Autre, le Monde, Dieu...
Et avec eux, en eux, Paulina. Il fallait la culture intime de l’humaniste -laquelle informe le regard - pour savoir scruter ici, balayer là, se détourner parfois ; l’absolue maîtrise du poète rompu à l’usage juste et sapide de la langue - et la délicatesse infinie de ses silences - pour déposer et faire vivre en cette femme - jusqu’au meurtre de l’autre et la mort à soi-même - la profusion de l’Etre, délectable parfois, absurde peut-être, sûrement tragique pour qui prétend suturer les ruptures sans lever les contradictions...

PAULINA en son Eden

Tout commençait bien pourtant, ou presque. Une enfance rechignée, certes, mais très vite emportée par une adolescence éclatante : le moi se gorge de la neuve assomption du corps ; à Torano, la nature lui répond en printemps charnus où fleurs et échos se donnent à mâcher ; le monde des hommes peut être tracassier mais père et confesseur sont les gardiens d’un ordre somme toute protecteur ; et la piété a juste ce qu’il faut d’inquiétude pour pimenter de rêveries semi-pénitentes le sentiment voluptueux d’exister. La solitude de Paulina est alors assez rayonnante, sa sensualité assez diffuse pour ne rien diviser. Elle est dans les choses, non loin des autres - de quelques autres - avec Dieu. Et comme Mario Giuseppe Pandolfini administre « une lourde fortune dans son palazzo de Milan et ses cinq villas de la campagne », sa fille jeune, oisive, disponible -sinon libre- peut tout à loisir faire ses gammes d’héroïne tragique.

PAULINA-ève :la rupture

Autour de la beauté légère et enfiévrée de Paulina, la fête frivole s’arrête tout à coup sur une phrase qui fait surgir l’envers du décor : « Cette nuit, à deux heures, je serai à la porte de la chambre de votre père »... Amant interdit, Père bafoué : l’itinéraire -exemplaire- se dessine déjà entre volupté et terreur. L’amour la choisit comme on choisit le fruit mûr et fait d’elle tout aussitôt un brûlot de passion pure, quasi étanche, qui est Paulina bien plus qu’elle n’est l’amour de Michele et de Paulina. Car l’homme, s’il est assez séduisant et prestigieux pour, non pas excuser, mais « expliquer », comme on dit, le vertige et la chute, ne sera jamais, même passés les débuts où « elle ne comprenait que soi-même », tout à fait quelqu’un mais avant tout présence sensuelle ou « besoin de l’homme absent ». De l’Autre, Paulina n’a guère connu que sa distance à elle-même : « Pourquoi le père Bubbo est-il si loin de mon pauvre cœur » ? L’homme aimé existera donc dans l’attente, l’accomplissement, la reviviscence de la fusion amoureuse. Michele est l’amant absolu. La clandestinité en entretiendra le goût, la suffisance, la nécessité. Dieu aussi, tout au moins un certain dieu, celui-là même qui commandera sa mort.
Car le Dieu de Paulina, s’il est, au grand jour des commandements, celui qui abomine le péché de chair et en exige l’expiation, est aussi, au plus intime du cœur, celui qui, dit-elle, « a permis que je t’aime » et qui accorde au corps comblé le sentiment « panique » de sa pureté et de sa « sainteté ». C’est parce qu’il pressent ce Dieu-ci que le père Bubbo finit, avec une magnifique imprudence, par laisser à l’ascétique pécheresse le droit à l’Eucharistie du matin. C’est ainsi que Paulina « devient deux êtres, l’un du jour et l’autre de la nuit ». Dualité qui, jusqu’à la mort du père, donne les harmoniques « d’une seule Paulina plus tendre et plus profonde ».
L’enfer, c’est Dieu et les autres
La mort du père, c’est le déplacement et l’intensification de la culpabilité. « Son père était mort ne sachant rien ». Le péché, c’est le mensonge, irrémissible parce qu’inavoué, à jamais... Et quand meurt la femme de Michele, le remords s’exaspère à l’idée d’une réconciliation qui serait sécrétée par l’événement. C’est maintenant qu’il devient impossible de « mélanger Dieu et le monde » car c’est elle, Paulina, qui a « moralement tué la Zina ». La liberté selon le monde que lui offre cette mort est une insulte à son orgueil et à son exigence de Dieu - lesquels s’accordent à la vouloir misérable peut-être mais non triviale. Non, elle ne sera jamais comtesse Cantarini.
« Et si la volonté de Dieu était de te jeter en enfer » ? Dieu est, en théologie orthodoxe, verticalité ascendante et dans la recette moyenne de l’amour de Dieu, entrent quelques cordées d’alpinisme spirituel exhaussées par l’infinie légèreté de la grâce. L’enfer, lui, est vertigineux : qui l’évoque est tout près d’y tomber... Le voici qui attise - dans ce qui était naguère le sanctuaire des corps - l’humilité de la pécheresse pour cerner l’acte d’amour de baisers pénitents, posés à pleine bouche dans la trace des pas de l’amant. Mais l’enfer est solitude, solitude implacable du moi noué à sa faute. Paulina le sait pour avoir lu Dante et s’être émue du châtiment qui sépare à jamais Paolo et Francesca. C’est par le biais d’un délire aussi rusé que violent - Paulina volens nolens - que Michele sera rejeté dans le monde où elle a refusé de le rejoindre. Paulina est seule enfin, infernalement seule. Elle entre au couvent.
C’est encore l’enfer, un « intolérable enfer de silence et de misère » pendant près de deux ans. Quelques embellies peuvent bien lui faire écrire : « la solitude m’a quittée » ; de belles parodies de l’effusion mystique - elle que l’amour a éveillée à la poésie - lui tenir lieu d’extase ; « l’écran de verre » entre elle et Dieu glisse parfois mais ne se brise pas. Comme c’est un dieu « qui aime le sang », un dieu d’avant la charité, sœur Blandine, au mépris des directives de la mère Marie-Marguerite, creuse dans sa chair les stigmates de la Passion qu’un François d’Assise n’a fait que recevoir. C’est presque une sommation : qu’Il la vide d’elle-même s’il veut être « son époux de douleur »... Comment la fabrication d’un tel désir de Dieu ne serait-elle pas traversée çà et là - et furieusement chahutée - par la « soif » - matricielle - de l’amant terrestre ? Placée parmi ces nonnes qui sont - nominalement - ses soeurs, elle est étrangère à la vie spirituelle de la communauté, commandée par l’obéissance à la règle de l’Ordre, telle que la rappelle pour toutes et la détaille pour chacune l’autorité de la Mère Supérieure. Sœur Blandine reste Paulina : grand soleil noir à son zénith, elle rayonne si fort l’alliance de l’amour charnel et de la mort que sœur Perpétue, la cristalline, en sera calcinée.
Rechute et délivrance
« Chassée de la Visitation sans aucune raison », elle s’isole dans le monde pour entretenir ce « couvent intérieur » dont elle ne sait pas encore qu’elle en est et la règle et la fin. Mais il ne résiste pas longtemps à un printemps aussi capiteux et innocent, sinon aussi intime, que ceux d’autrefois. Dans « la sincérité de son cœur » Paulina reçoit l’évidence vitale et désespérée : « on ne peut jamais s’unir à Dieu ». Il n’y a pas à vouloir le geste qui glisse la photo ancienne dans l’enveloppe et qui trace l’adresse du destinataire.
Paulina n’aura plus à vouloir. A nouveau livrée « avec une ardeur de démon » à la fusion des corps et alors que Michele tremble, à travers elle, au bord d’ « un monde surnaturel », elle s’engourdit dans la certitude fanatique d’un « déchirement éternel ». C’est Dieu qui veut en elle et pour elle, ou bien sa lassitude, ou alors une haine aussi vieille que son amour - la mort de Michele. Le geste qui tue, elle l’a fait, enfant, pour arracher au paysan brutal le chevreau qu’elle aimait. Donner la mort à ce que l’on aime, oui, mais entre le meurtre du chevreau et le meurtre de l’homme, il y a l’innocence perdue et l’apprentissage opaque de l’enfer.
28 août 1880 : c’est l’acmé de Paulina, « l’ange bleu et noir »... L’histoire aurait pu s’arrêter là selon la vision théâtrale qui roule dans le même linceul le meurtrier et sa victime. Ainsi s’administre la purge des passions. Mais le génie de Pierre Jean JOUVE est de jeter le voile sur le dénouement tragique, peut-être pour le déplacer, voire le transmuer. Paulina rate son suicide.
Marietta ou la cendre de Paulina
Nous ne saurons rien de ces onze années de prison pendant lesquelles elle expie son crime selon la justice des hommes. La femme sans âge, vêtue en paysanne pauvre, qui accorde à l’ami de Turin une hospitalité rustique dans sa maison délabrée, s’appelle Marietta. L’attitude du visiteur laisse penser que la prisonnière qu’il venait voir au parloir avait gardé quelque chose du flamboiement passionnel de la Paulina 1880. Le visage de Marietta, lui, n’a que « deux expressions : la pureté inanimée et le sourire ». Elle parle peu : non, elle n’est pas malheureuse ici... Les voisins la laissent tranquille maintenant... Elle sera jugée « comme tout le monde »... Avec l’ami de Turin, nous voudrions « passionnément retrouver, ranimer, ressusciter quelqu’un ». Marietta, c’est la cendre de Paulina. Le Moi, les Autres, le Monde, Dieu ? Tout stagne ou glisse sans heurt autour de cette femme érodée, aplanie . Le dénouement tragique serait-il dans l’usure mécanique des aspérités et des discordances de l’Être ?
Peut-être... Mais si Paulina se cachait sous la discrétion par trop ostentatoire de Marietta, afin de poursuivre sans bruit son œuvre d’autodestruction ? A moins que l’épluchage des pommes de terre, pour celle qui repoussait autrefois la tentation d’un bonheur facile, tout juste bon « pour une fille de village », soit le signe d’une entrée en condition humaine et l’espérance d’une rédemption.
Marietta-Paulina se tait, comme Héloïse, comme tous ceux qui ont survécu à un amour de pourpre et de bitume. Et l’auteur retient le frémissement de sa plume pour laisser la femme sceller elle-même son histoire : « Adieu, ne m’oubliez pas »...
Non, nous ne l’oublierons pas. Plus heureux que l’ami de Turin, nous possédons la clé de la chambre bleue : en littérature, il n’y a pas d’entrée interdite et le temps est réversible. Un doigt sur les lèvres, Pierre Jean Jouve nous fait pressentir Paulina rayon sur ombre, ombre sur ombre. L’écriture se met en place, attentive, ductile, ramassée jusque dans l’effusion. Elle ne s’écartera jamais de la charnière entre un tempérament et une histoire, là où tremble une liberté toujours en péril, pour nous donner à jamais PAULINA 1880.